Rien ne peut mûrir à la réalité, qui n’ait eu ses racines dans le souvenir,
rien n’est saisissable à l’homme, qui n’ait été mis en lui dès son début,
et sur quoi les visions de sa jeunesse n’aient étendu leur ombre.
La Mort de Virgile, Herman Broch
Un mal de dos et l’odeur d’un bouquet de lysimaques fanées, ravivent un matin le souvenir d’un voyage au cœur des forêts humides de la Colombie-Britannique, partagé avec un ami dont K. dit avoir oublié le visage. Derrière cette amnésie, un souvenir cruel : la mort de son compagnon, surpris par la marée montante dans une grotte littorale – l’odeur des fleurs n’évoquait pas tant la boue et le bois mort des forêts de cèdres que les algues pourrissantes qui jonchaient cette « maudite plage » où son ami a perdu la vie. Éveillé de ce mauvais souvenir, K. décide de laisser le bouquet sur sa console une nuit de plus, comme s’il avait finalement trouvé quelque bienfait à se rappeler ce douloureux passé.
Photographiée entre 2024 et 2025 entre Paris et la région de Vancouver, cette série emprunte au cinéma la technique du montage parallèle – de la chambre de K. aux souvenirs remémorés, c’est un monde intérieur que le texte et l’image racontent, un tissu de correspondances mémorielles dont la signification reste incertaine. À la description factuelle du souvenir, se substitue celle des impressions qui l’accompagnent, comme un film dont on aurait ôté toutes les péripéties et dont ne subsisteraient que les résonances synesthésiques – tel était l’enjeu de ce travail : composer, par l’écrit et l’image, un « récit » de sensations.
Les photographies et les mots, en occultant le visage de K., et en taisant son nom, refusent au lecteur une identification trop immédiate, favorisent, je l’espère, une compréhension corporelle du souvenir et traduisent, par l’ellipse, les difficultés du personnage à former dans son esprit l’image de ce compagnon. Comme la madeleine dégustée par le jeune Proust chez sa tante Léonie, c’est par les sensations les plus triviales (l’odeur des fleurs en décomposition) que le passé se manifeste à nouveau, et que se dévoile, malgré l’aigreur et le chagrin, l’harmonie d’une vie.
Kai Hu est le modèle de cette série. Il prête à son protagoniste la première lettre de son prénom.